Au moment ou je publierai cette lettre et que vous la lirez, il y aura déjà au moins une semaine de plus qui se sera écoulée de ce mois de septembre Himalayen. Vous comprenez ici qu'internet n'est pas encore arrivé dans le cher petit village d'Hémis Shukpachan, mais on chuchote par en bas que ça ne devrait pas tarder à se manifester.
Dameline est le joli nom que Gilles Vigneault donne à la pluie, mais je ne crois pas qu'il l'aurait ainsi nommé s'il avait vécu en l'État de Jammu et Cashemire ces derniers temps.
Je suis parti de Leh, mercredi trois septembre, pour venir aider mes amis Lagapa à récolter le fruit de leur labeur, mais il pleuvait le soir de mon arrivée. Le 4 septembre, je me suis levé au son d'un goute à goute dans le seau de plastique que Tashi avait pris soin d'installer sous la sortie de cheminé, autrement le tapis du Cashemire aurait été imbibé de pluie. Ce jour de mes 56 ans n'avait rien de festif, mais il fut plutôt serein et contemplatif. Les nuages n'ont pas cessé de déverser leur pleures sur notre petite vallée et sur ses champs de blé, d'orge, de moutarde et de luzerne. Chaque soir, grâce à la radio, nous apprenions que la pluie continuerait de tomber... Jusqu'au six septembre. Quatre jours à regarder danser Dameline sur les champs, à la regarder piétiner ce qui attendait pourtant d'être récolté. Chaque jour de pluie nous faisait craindre la perte. Lorsqu'il pleut trop abondamment, les céréales peuvent être perdues.
Pendant ce temps là, la télé Cashemirie nous offrait en boucle des images désolantes de la capitale du Cashemir. Srinagar est innondée comme jamais auparavant. On a procédé à des évacuations massives, forçant les gens à trecker de par les montagnes pour regagner des lieux plus sécuritaires. DD TV Srinagar nous montrait une ville à moitié engloutie et des gens paniqués criant leur désespoir à un gouvernement trop lent à déployer son aide. Mais les déplacements de population sont moindre drame. Sur la route entre Jammu, la capitale d'hiver et Srinagar, la capitale d'été du Cashemire, à cause de la pluie qui avait brisé la route, un bus est tombé de falaise emportant 60 passagers dans la mort et ne laissant que trois survivants.
Mais, les heures grises, comme tout le reste, finissent toujours par passer. Les nuages se sont écartés un peu, samedi six septembre, pour nous donner quelques timides percées de lumière et quelques taches de bleu. En compagnie de la tante none Ani Chomo, de Tashi et de Sonam, de leur aîné Norboo Dorje, ainsi que d'un jeune Anglais venu séjourner dans la famille pour quelques jours (envoyé ici par l'ISEC, l'International Society for Ecology and Culture grâce à laquelle j'ai moi-même connu ma famille adoptive en 2004) nous sommes partis, faucilles en main, vers les champs de luzerne. Une heure et demi à couper et à charrier de la luzerne par grosses charges sur nos dos... et la pluie s'est remise à tomber. Lorsque je suis rentré, mes vêtements sentaient la vache mouillée, ou plutôt l'âne mouillé! Car c'est un travail d'âne que de porter ces gros ballots d'herbes sur son dos et de dévaler des champs, sauter des ruisseaux et marcher sur des cailloux roullants. J'étais exténué à la fin de cet après-midi là. La pluie à continué de tomber toute la soirée, puis toute la nuit.
Le passage du temps se manifestant à nouveau et dimanche le sept, le soleil se levait en même temps que nous autres. Tout ce qu'il faut pour aller terminer la luzerne. Une autre bonne période de labeur et de fatigue.
L'anglais et le fiston sont retournés vers Leh, dimanche et lundi, me laissant seul avec Tashi et la vieille tante none. À 71 ans, cette dernière travaille comme un bœuf! Ensemble, tous les trois, seulement tous les trois, nous avons commencé à arracher le blé mardi matin. Oui, oui! Arracher! Comme on le ferait pour la mauvaise herbe laissée à elle même tout un été! Imaginez-vous arrachant un grand champs de mauvaises herbes... C'est paraeil pour le blé et les autres céréales. Ici, on n'utilise pas la faucille, comme pour la luzerne ou la moutarde, on arrache tout simplement. Et vlan! De la terre plein les pieds, plein les genoux!
Parlant de genoux, vous et moi, vous le savez, nous ne sommes pas accroupis très souvent dans notre petite vie d'occidentaux. Bon, nous avons tous un peu jardiné et désherbé nos plates-bandes, mais nous pouvons nous offrir le luxe d'un petit banc, d'un bout de carton pour nous agenouiller et de pauses à volonté. Ici, rien de tout ça! Et ça dure des heures! Aussi, si le geste répétitif de la souri ou du clavier d'ordinateur réussit à nous causer des tendinites, imaginez la fatigue de mes mains blanches après cinq heures d'arrachage! La tendinite du blé je vous dis!
Mais à chaque petit geste que je pause, je sais que je les libère d'une partie de leur travail, que je leur enlève un peu, un tout petit peu de fatigue. Tiens, prenez aujourd'hui, mercredi 10 septembre, je me suis rendu au champs vers 8:30 et j'en suis sorti vers 13:30, avec deux pauses thé de dix minutes. Je suis ensuite rentré laver mes chaussettes et mes pieds, puis dîner en compagnie de tout le monde. Trois jeunes népalais dont une frêle jolie fille, les deux tantes nones, Tashi et Sonam, ensemble nous avons mangé une grande platée de riz et de légumes sautés, puis je suis rentré me reposer.
Une bonne heure de sadhana bouddhiste et quelques dizaines de cruches d'eau remplies à même la coulée d'eau des montagne, suivit de l'écriture de mon journal, voilà mes dernières heures. Il est déjà 18:05 et tous les autres sont encore au champs à arracher du blé. Je n'aurais pas pu en faire d'avantage. Cet après-midi, accroupi au ruisseau à laver la vaisselle, j'étais essoufflé comme si je venais de courir un km à toute vitesse. L'altitude!! Puis, comme je suis parti fatigué le 26 août dernier et surtout comme je ne suis pas accoutumé à ce genre de labeur, j'essaie de me réserver un peu. Tsapik sal, un peu de travail à chaque jour... Cinq heures c'est déjà pas mal!
Et le coup de pied au cul?
Hier matin, je suis allé à la source remplir une cruche de cinq litres. À la sortie d'eau se trouve un grand moulin à prière qu'il faut activer de toutes ses forces pour lui faire faire quelques tours et ainsi envoyer de milliers de prières dans toutes les directions. Un vieillard passant par là (comme dans un conte), aperçut le derrière bien positionné de celui qui remplissait son cruchon. Pensant sans doute avoir à faire à mon ami Sonam ou à un de ses charmants voisin de village, il se permit la maline blague de lancer son pied contre mon derrière bien en vue. Quelle ne fut pas ma surprise... Et son étonnement... lorsque je me suis retourné, l'ai aperçu et me suis mis à rire!
Voilà ce qu'il me fallait pour bien débuter cette journée de récoltes: un bon coup de pied au cul d'un vieux mémé Ladakhi!
Il me reste cinq jours à offrir à mes amis et les récoltes devraient être terminées avant mon départ. Sonam m'a offert de me conduire au monastère de Rizong pour une petite visite avant que je ne retourne sur Leh, mardi prochain. C'est le premier monastère que j'ai visité lors de mon premier séjour en 2014. J'y suis retourné à deux reprises, entre autres pour les fêtes du nouvel an 2009, alors que les hommes de mon village allaient porter des offrandes, danser, pour les moines, souper et dormir sur les lieux, pour recevoir des bénédictions du grand Lama le 2 janvier au matin. Merveilleux souvenir hivernal de ce lieu qui semble être demeuré perdu dans le temps et l'espace.
Voilà pour cette autre tranche des belles histoires du pays d'en haut! :-)
Au retour, j'aurai sans doute des nouvelles fraîches à vous donner!
Si les nouvelles d'ici vous ont inquiété, rassurez vous, je suis sain et sec.. et en bonne santé!
Raymond Thubten Thundup Dorjé




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